Quelle est l'origine du projet ? Mon premier film, Grande Petite, avait pour personnage principal une jeune file à laquelle je pouvais m'identifier. Quand j'ai commencé à écrire Aïe, je me suis dit que j'allais essayer de partir de quelqu'un de très éloigné de moi, voire à l'opposé : un homme de 50 ans. Cela me semblait presque « une aventure », une façon d'éviter l'autobiographie, de me forcer à élargir mon propos et de me poser des questions de scénario.
Même s'il flirte avec la mélancolie votre film emprunte très souvent un ton de comédie. Pour mon deuxième film, j'avais envie d'essayer quelque chose de plus léger, sans pour autant aller complètement dans la comédie. Et pour moi, la mélancolie, le doute, les atermoiements, l'angoisse - aussi douloureux soient-ils - sont des ressorts comiques. Quand j'écrivais, le fait de ne pas être dans l'identification à Robert me désinhibait, me donnait beaucoup de liberté. Il fallait vraiment que je bouscule ce personnage, que d'une certaine façon, je le bizute. A l'arrivée, on retrouve peut-être une mélancolie, mais de façon moins austère. On est d'abord dans une histoire qui semble obéir aux conventions d'une comédie sentimentale, mais qui peu à peu devient plus étrange, plus folle. La comédie n'était pas seulement un but en soi, c'est aussi le moyen d'entrer dans une autre dimension où le jeu avec les sentiments de l'autre peut faire basculer dans l'inconnu.
D'ailleurs votre film semble sans cesse guidé par le besoin de sortir de ses limites, de changer de registre. Les situations venaient des dialogues et pas l'inverse. En fait, c'était des situations presque purement visuelles : je voulais qu'on comprenne vite qui est Robert et que ça ne pas très fort pour lui ; et montrer un célibataire de 50 ans qui se retrouve dans une maternité, c'est une façon économique de le situer. Mais je ne savais pas avant de faire parler les personnages comment tournerait à la fois chaque scène et le film dans sa continuité. Au montage, on aurait pu donner d'emblée une note étrange au film, en gardant une scène où Robert se montrait lui-même un peu plus bizarre, donc d'avantage prédestiné à la rencontre avec Aïe ; mais on a choisi de la supprimer pour privilégier ce glissement, cette déformation des choses qui s'opère, et qui est ce qui me ressemble le plus.
Vous avez immédiatement pensé à André Dussollier pour le personnage de Robert ? C'était plutôt un modèle. Je ne pensais pas à l'époque que ce serait possible de faire le film avec lui, qu'il accepterait de tourner avec moi. J'aimais beaucoup l'idée de proposer à cet acteur dont l'image est assez classique, une histoire un peu décalée. Je crois que le scénario l'a séduit mais il a voulu me rencontrer très vite pour me faire parler et notamment de l'âge du personnage. Il a compris que je ne cherchais pas à le faire passer pour plus jeune qu'il n'était, que précisément ce qui m'intéressait c'est que Robert soit un homme mûr, un homme installé, ayant eu son compte d'échecs et de réussites, un homme ayant connu l'amour. Lorsque Robert accepte la proposition d'Aïe, il l'accepte en saisissant une vraie chance, voire une dernière chance, même s'il ne se l'avoue pas à lui-même. André était très sensible au ton de comédie du film mais il avait un peu peur de sa dimension d'étrangeté. Je crois qu'il l'a pris comme un challenge. En fait je crois aussi qu'il avait un peu peur que je sois folle !
Et le choix d'Hélène ? Pour Aïe, je n'ai eu aucune hésitation puisque je l'ai écrit pour Hélène. Bien sûr, c'est ma soeur et nous sommes très proches, mais il y a dans le personnage même de Aïe l'idée qu'elle joue. Aïe joue un rôle, elle joue son fantasme. Peut-être n'est-elle que serveuse peut-être pas?Cela se juxtaposait bien au fait qu'Hélène avait fait plein de petits rôles mais qu'elle rêvait de son rôle principal. On a beaucoup travaillé pour qu'elle compose, je voulais qu'elle trouve une vraie distance, qu'elle ne se repose pas sur le fait que c'était taillé pour elle. Et je ne voulais pas, moi non plus, me reposer sur notre complicité.
Vous avez d'emblée pensé Robert comme pris entre deux femmes, Claire et Aïe ? Quand j'ai commencé à écrire, je suis partie du personnage un peu lunaire de Robert. Il se retrouvait dans des situations assez loufoques mais quelque chose ne fonctionnait pas. Il fallait vraiment qu'on sente que quelque chose lui manquait, et qu'il le cherchait sans être prêt à le reconnaître. Il fallait un événement. C'est à ce moment là qu'est née l'idée de la rencontre avec Aïe et du contrat qu'elle propose : « Si vous voulez, je peux tomber amoureuse de vous. » Je voulais voir ce que pouvait donner l'idée de décider que l'on va tomber amoureux de quelqu'un, que cela suffise pour que l'autre soit capté.
Cette vision de l'amour va totalement à l'encontre des clichés romantiques où le coup de foudre est subi ? Oui, mais c'était surtout l'effet de puissance de la parole qui m'intéressait, la valeur de ce que l'on dit, de la parole donnée, la force d'attraction d'une parole prononcée à un moment.
Les dialogues sont d'ailleurs un élément central de votre cinéma. En même temps, ils ne sont jamais là pour donner une explication ou une identité psychologique aux personnages. Oui, je n'essaye pas que l'on pense quoi que ce soit. L'important pour moi c'est vraiment cette question de la puissance de la parole, l'idée que je ne peux croire que ce que j'ai entendu. Si une phrase a été dite, je dois faire avec. Pour moi, un personnage se définit par ce qu'il dit. Quand Robert se réapproprie les histoires d'Aïe à la fin, l'important n'est pas que ces histoires soient vraies ou fausses - le spectateur fait son choix intime - mais que Claire y croie, ou comprenne ce qui se joue là pour eux, que Robert lui demande sa confiance ultime?pour qu'ils arrivent à s'embrasser sous l'arbre.
D'où vous est venue l'idée de la pathologie alimentaire qui caractérise Aïe ? Cela ne m'intéressait pas en tant que sujet mais comme manière qu'a un personnage de ne pas être facile à prendre. Au lieu de passer par de l'affection, de la sensibilité, je voulais directement renvoyer à quelque chose de plus concret, qui oblige à une certaine trivialité et à une discipline de vie très contraignante. C'était aussi donner une image de soi abîmée, l'idée de répulsion / attraction que véhicule cette fille. A priori, elle est dégoûtante dans cette façon qu'elle a de se faire vomir et de l'avouer d'emblée et cela renforçait l'idée du contrat qu'elle propose à Robert : le défi pour elle est de se faire aimer en tenant compte de ce qu'il y a de pire chez elle. Cette pathologie est également le moyen de garder constamment présente l'angoisse du rapport à son propre corps et donc la difficulté qu'il peut y avoir à coucher avec quelqu'un, à la rejoindre dans son lit, à littéralement « entrer en contact ». C'est peut-être une façon de traiter le sexe qui peut paraître à contre-courant mais je pense que ça correspond à une vérité.
La dimension fantastique vers laquelle nous entraîne Aïe est d'ailleurs présente bien avant, notamment lors de la scène de coupure du cordon ombilical du bébé de Claire. Effectivement, quand Claire explique à Aïe qu'elle a un problème avec le cordon de son bébé, et que celle-ci répond « le cordon ? », je voulais qu'Aïe essaye de se souvenir de ce qu'est un cordon. D'ailleurs finalement qu'est-ce qui est plus bizarre ? De venir d'une autre planète ou de se dire qu'on est sorti d'un ventre, au bout d'un cordon ?!
Aïe est le surnom du personnage joué par Hélène Fillières. Pourquoi un tel surnom ? C'est anecdotique, mais je me disais que si Robert avait une histoire avec quelqu'un, j'aimerais bien - à l'occasion d'une scène où il essaye de la rattraper dans la rue par exemple - le voir crier : « Aïe ! « , pour montrer que ce type ne va pas très bien. La scène n'a finalement pas été écrite, mais le surnom est resté !
AÏE est une comédie sentimentale décalée qui flirte de façon inattendue et iconoclaste avec l'étrangeté et le burlesque. On est tour à tour séduit, dérouté, sous le charme de cette histoire tout en apesanteur servie par une liberté de ton et de rythme remarquable. André Dussollier (TANGUY,ON CONNAÎT LA CHANSON) et Hélène Fillières (UN HOMME, UN VRAI) sont irrésistibles. Le film de Sophie Fillières glisse progressivement de la drôlerie et la légèreté vers le conte et la poésie et nous prouve de façon éclatante que de l'humour peut naître la grâce.
On se délectera pareillement du court-métrage de la réalisatrice, « Des filles et des chiens », vainqueur du Prix Jean Vigo, et révélant pour la première fois Hélène Fillières et une certaine Sandrine Kiberlain.