Carancho : Oiseaux de nuit
Après El Bonaerense en 2003, Pablo Trapero s’immisce à nouveau au sein de la vie nocturne et fiévreuse de Buenos Aires, rythmée par le rock lourd et agressif du thème principal, et théâtre d’évènements dont l’absurdité sert bien souvent d’amorce à l’humour noir qui parsème le film et qui fait parfois mal quand il met l’accent sur la souffrance physique. Car quand il s’agit de simuler de prétendus accidents, Sosa, interprété par Ricardo Darin, qui excellait déjà dans les films de Fabián Bielansky (Les 9 Reines, El Aura) ou plus récemment dans l’oscarisé Dans ses yeux, plonge sur ses proies sans aucun remord, profitant de leur désespoir financier pour exploiter la moindre faille, et n’hésite pas à leur briser les jambes à coups de masse où les faire se jeter dans le pare-brise d’une voiture en pleine course. Etant donné qu’ornithologiquement parlant, le carancho est le nom familier donné à une certaine famille d’oiseaux de proie, et donc de rapaces, on comprend mieux le choix du terme quant à l’activité du personnage.
Le film tire principalement sa force de l’intrication habile de plusieurs genres, thriller, mélo et drame social, s’appuyant l’un l’autre sans jamais se phagocyter, et modelant une intrigue tendue de bout en bout jusqu’au final cathartique (la vie et le travail de Sosa et Luján étant liés à la souffrance d’autrui, cela ne pouvait se finir que dans le sang), tant pour les protagonistes que pour le spectateur. Pablo Trapero revendique avec Carancho une parenté avec le film noir hollywoodien classique, classicisme magnifié par une mise en scène virtuose (et notamment d’impressionnants plans-séquences qui ne sont pas sans rappeler ceux des Fils de l’Homme dans leur exécution) et par le portrait d’un pays malade, au travers de la relation entre deux asociaux qui vont payer le prix fort alors qu’ils n’aspiraient qu’à une seule chose : avoir une vie à peu près normale.
Mathieu Col